Pleins pouvoirs

Posted by Guillaume Nicoulaud  
Pleins pouvoirs

« Cela ne doit pas être ; il n'est point d'autorité à Venise qui puisse changer un décret établi. Cela deviendrait un précédent, et on se prévaudrait de cet exemple pour introduire mille abus dans l'État. Cela ne se peut pas. »

C'est ainsi que Portia, déguisée en avocat, répond à Bassanio qui demande à ce qu'on fasse plier la loi de Venise pour épargner à Antonio le sort cruel et injuste qui l'attend dans le cas contraire. Si vous avez lu Le marchand de Venise [1], vous en avez sans doute retenu le malaise qu'on ressent face au personnage de Shylock - Shakespeare était-il antisémite ? - et la brillante pirouette juridique grâce à laquelle Portia va finalement sauver Antonio. Tel n'est pas mon propos.

Ce que cette scène du procès a de remarquable, c'est la description que nous fait l'auteur de Hamlet du système politique de Venise. La loi c'est la loi et rien n'y personne ne peut se soustraire à cette règle pour quelque motif que ce soit. Le doge de Venise lui-même n'y peut rien : comme le lui a rappelé Shylock quelques instants plus tôt, toute infraction à ce principe retombera immanquablement sur la constitution et les libertés de la ville. La Sérénissime, nous raconte Shakespeare, est un État de droit.

On reconnait un État de droit au fait que les lois ne changent pas au grès des circonstances. Dans un État de droit, la loi établie s'applique que cela plaise ou non au détenteur provisoire du pouvoir politique et si d'aventure une loi ne convient plus, il existe une procédure dûment encadrée par le principe supérieur du droit - la Constitution - qui décrit comment et dans quelles limites on peut l'abroger ou, éventuellement, la remplacer par une autre. Dans un État de droit, on ne touche aux lois que « d'une main tremblante » [2], avec solennité et précaution, parce que la règle commune ne saurait changer chaque matin, parce que des lois qui évoluent sans cesse au grès des humeurs d'un ministre ne valent pas plus que le papier sur lequel on les imprime.

Dans une République constitutionnelle, le respect du droit et de la hiérarchie du droit n'est pas une option : c'est le fondement même de la République.

Que dire, dès lors, d'une organisation politique qui se dit République et qui se croit dotée d'une Constitution dans laquelle chaque jour que Dieu fait, on vote de nouvelles lois qui viennent s'empiler ou contredire les précédentes à un rythme si effréné que même l'administration chargée de les appliquer ne s'y retrouve plus ? Que [...]

http://ordrespontane.blogspot.fr/2014/05/pleins-pouvoirs.html